Mathieu Blais

Auteur

Sudan et Najin et Fatu

« Puis il n'y eut plus que Sudan et Nasima, et Nabiré et Najin, et Najin et Saut donnèrent naissance à Fatu, et Sudan est mort cette année-là, et ils ne furent plus que deux. Deux, et nous étions là, à compter. Et tu parlais, tu continuais de parler, Cassandre, mon amour. Et ma langue morte s'aiguisait sur la pierre noire. »

Ce qu'ils en ont dit

Mode d'emploi

« La vie est et sera ma loi. »
Claude Gauvreau

La poésie ne veut pas rien dire, partons de là, de Rimbaud. Elle signifie, toujours. Qu’on aime ou pas, qu’on préfère untel ou un autre, qu’on y prenne plaisir ou qu’on se refuse à y comprendre quelque chose, cela ne change rien. La proposition poétique est signifiante, son sens immanent. Les signes linguistiques qui la composent en sont la matière première. Le rythme et les images en sont la prolongation dynamique. L’agencement du poème se construit à partir de deux affects. Celui, premier, du poète – un affect igniteur. Ensuite, celui, second, du lecteur – un affect de l’embrasement. C’est là, il me semble, que réside la mécanique originelle du pacte poétique : la rencontre de ces deux affects.

Avec Sudan & Najin & Fatu, les repères, les marques usuelles, rapidement, tombent. Le lecteur est plus près de la peinture abstraite que des codes plus souvent linéaires de la littérature actuelle. L’écriture y est à la fois austère et vibrionnante, ouverte et fermée. La cassure est nette : le plaisir de lecture passe, ou pas, par une appropriation de la proposition poétique. Le lecteur est alors confronté à l’idée que la poésie, par essence, ne peut pas être une marchandise. Pas ici en tout cas. La poésie, dans et pour la société marchande, ne sert littéralement à rien. Et en dehors de sa proposition poétique, Sudan & Najin & Fatu ne sert effectivement à rien. Il n’y aura ni film ni produits dérivés. Et si l’envie me prenait d’en faire une lecture, nous ne serions probablement déjà plus dans la poésie, du moins pas dans celle du recueil. Nous serions ailleurs, autrement. La poésie doit avant tout être considérée comme une proposition libérée de cette contrainte marchande et utilitaire et, de là, de là seulement, elle apparaîtra dans sa liberté libérante.

Et c’est là tout le potentiel de la poésie.

Et c’est là toute son urgente et éternelle nécessité.

La poésie, comme la liberté, est un état d’être, une proposition d’être.

Sudan & Najin & Fatu part donc de cette réalité et cette liberté libérante s’y incarne par l’intermédiaire d’une voix focale, celle d’un homme à l’agonie. Il a une interlocutrice, une femme aimée. L’écriture illustre alors le flux de conscience de cet homme : ellipses et omissions, chevauchements des voix et des registres, néologismes, cris et onomatopées, mélanges des temps et fusions des espaces. À l’intérieur de cette matière poétique se tissent deux réseaux sémantiques secondaires, celui de la maladie et celui de l’économie. Et comme la poésie est cette proposition libérante, parce que libérée, l’écriture de Sudan & Najin & Fatu conscientise cette expérimentation dans l’acte créateur. À force de lire Gauvreau probablement, j’ai fini par vouloir aborder l’écriture comme la peinture abstraite, non-figurative. Prendre littéralement les signes linguistiques comme matière première. Dynamiter ce que je connaissais de la syntaxe, de la grammaire et de l’orthographe. Laisser exploser des formes, des rythmes, des mouvements.

Faire violence à la langue.

Forcer quelque chose.

Générer du neuf.

En fait, c’est comme si dans mon atelier j’avais récupéré des morceaux de faïence et de céramique, des morceaux de bois de différentes essences, des objets du quotidien que j’aurais démontés, cassés, et que j’aurais gardés là, précieusement, sur le sol, devant moi, pour leur beauté, leur forme et leur texture, pour leur grain et leur couleur. Et de ce fouillis, j’aurais organisé chacun des poèmes, en cherchant à respecter un ordre, un sens, une signifiance. À la place de la matière brute, ce sont les mots que j’ai utilisés. Et l’orchestration de l’ensemble a passé par l’idée que j’en avais : un flux de conscience désordonné et libre, se fondant dans la vastitude et l’urgence, la peur et l’amour, et l’anarchie, toujours.

Et parce que le recueil est composé d’une série de poèmes, j’y reprends des motifs, des répétitions, des points d’ancrage. On y retrouve toujours, ou presque, les mêmes gammes de couleurs. Celles, dominantes, de la maladie et de l’économie, mais celles, aussi, de la nature, des souvenirs, des flashs du passé et du futur, de l’urgence inhérente, et de l’être aimée. Si j’avais cependant à réduire le recueil à une trame plus précise, je dirais alors que c’est l’histoire d’un homme à l’agonie qui médite sa propre disparition à l’aune de celle, désormais inévitable, d’une sous-espèce animale, celle des rhinocéros blancs du Nord, qui elle annonce notre fin à tous. La singularité individuelle de cette conscience se fond en un drame universel beaucoup plus vaste, et c’est toute la lumière du monde qui se met alors à baisser.

L’argument principal de ce recueil rencontre donc la poésie lorsque la lumière, dans cette dure proposition, commence à baisser, et le divers à décroître. Ou peut-être est-ce l’inverse. Alors les insectes, et les poissons, et les amphibiens, et les tortues, et les oiseaux, et les mammifères. Alors le ciel, et les fleuves, et les grands arbres, et les lacs, et les fleurs, et les berges, et les mornes, et les déserts, et les monts, et les vaux. Alors moi, elle, les enfants-toi, nous, et mêmes eux, les chiens et les sales. Alors la peur, la maladie, la honte, la faiblesse, l’économie. Alors les mots, le rythme et les images.

Alors la poésie.

Alors Sudan & Najin & Fatu.

Si j’ai détourné le nom des trois derniers rhinocéros blancs du Nord, c’est parce que nous avons commencé à les nommer et que cela est effrayant et horrible. Alors Sudan, et Najin, et Fatu. Et la lumière, dans cette dure proposition, a continué à baisser, et le divers à décroître, et tout à s’accélérer. Puis Sudan, le père de Najin et le grand-père de Fatu, est mort le 19 mars 2018. Sa mort a condamné la sous-espèce des rhinocéros blancs du Nord à l’extinction, et nous à la nôtre. C’est un signe, mais nous ne savons plus voir les signes. Et elle parlait, elle continuait de parler, Cassandre, son amour. Et sa langue morte continuait de s’aiguiser sur la pierre noire. Et moi, à écrire.

Et le livre est atterri là, entre vos mains.

Dans sa propre signifiance, en toute liberté.

Mathieu Blais
Longueuil, 16 septembre 2019

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